06/03/2009

L'égoprésident ajoute le conflit à la crise

Laurent Fabius à Paris Match - 6 mars 2009

Fabius 02.jpgEtes-vous satisfait du PS version Martine Aubry ?

Le PS va mieux, sa ligne politique est plus claire, les querelles commencent à s’apaiser. Mais il reste encore du travail pour s’opposer avec fermeté et proposer avec crédibilité.

On vous dit agacé par l’émancipation de votre lieutenant Claude Bartolone - devenu très proche de Martine Aubry -, ou par la place insuffisante faite aux vôtres sur les listes européennes...


Non. Avec Martine Aubry, nous travaillons bien ensemble pour rebâtir un projet solide. Le bilan de M. Sarkozy est si décevant qu’il faut commencer à préparer l’alternance. Les chicayas internes ne m’intéressent pas. Quant à la composition des listes européennes, mes amis y sont bien représentés. J’apporte ma contribution en réfléchissant à quelques grands sujets qui, hélas, passionnent moins que les anecdotes de surface.

Le fruit de vos réflexions sur la crise ?

C’est une crise évidemment majeure, que nous affrontons avec un plan français riquiqui. Le dernier en date consacre au soutien de la consommation seulement 2,6 milliards d’euros supplémentaires alors que la consommation sur un an est de... 1 500 milliards. M. Sarkozy, "omniprésident" devenu “egoprésident“, ne parait pas avoir pris conscience de l’ampleur du séisme, aggravée par l’injustice de ses décisions fiscales. Par exemple, exonérer les heures supplémentaires est absurde en période de basse conjoncture : des milliards d’euros sont dépensés alors qu’il n’y a pas assez de travail...

Rien ne trouve grâce à vos yeux ?

Ponctuellement si, une mesure intéressante vient d’être annoncée : le prêt à taux zéro pour les travaux d’économie d’énergie, mais il ne concerne que les logements construits après 1948, il faut donc l’étendre. Je pense, moi, qu’il y a une sortie pour la crise : la mise en place de ce que j’appelle une nouvelle donne éco-sociale, par une croissance à la fois écologique, économique et sociale. Ce volet fondamental manque dans l’action gouvernementale. Par exemple, pourquoi ne pas fixer des normes écologiques exigeantes pour l’obtention des permis de construire ? C’est bon pour l’environnement, pour le bâtiment et pour l’allègement des charges. Autre exemple, l’automobile : elle a un avenir, à condition d’encourager la voiture propre en soutenant davantage les entreprises comme les consommateurs. De même, les transports collectifs, la santé, la recherche, le développement des pays pauvres sont des gisements pour cette nouvelle donne. Sur les paradis fiscaux, M. Sarkozy rate une occasion : prêtant des milliards d’euros aux banques, le Gouvernement devrait en profiter pour leur interdire désormais toute relation avec les paradis fiscaux. Et être ainsi en position, au G20 de Londres début avril, de dire à nos partenaires "faites comme nous, c’est possible"... Vous voyez, il y a beaucoup d’exemples concrets où nous pourrions avancer. La déprime des Français ne vient pas seulement de la gravité de la crise, de la montée ravageuse du chômage, elle vient aussi des méthodes de l’exécutif : beaucoup de promesses, beaucoup de discours, mais très peu de résultats.

Et la poudrière guadeloupéenne, comment l’expliquez-vous ?

On finit par se demander si l’outre-mer intéresse réellement M. Sarkozy. Comme le pouvoir est très personnalisé, on a laissé les problèmes s’accumuler. Et un jour, tout explose. Les solutions, quelles qu’elles soient, laisseront un goût amer. Quand le Président ne se fâche pas avec les élus locaux, c’est avec les chercheurs, les magistrats, les enseignants, les Anglais, les Tchèques, les Allemands, les Chinois... Nous vivons une présidence de conflits. Il a même réussi à diviser la France sur un sujet qui faisait consensus depuis des décennies, la position envers l’Otan. En voulant réintégrer toutes les structures militaires - par réflexe atlantiste -, il suscite non seulement l’opposition de la gauche mais les critiques de M. de Villepin et les interrogations de M. Juppé. C’est une position contraire à nos intérêts, à notre identité internationale, et qui affaiblit la perspective d’une défense européenne. M. Sarkozy devrait apporter vision et cohésion. C’est ce qu’on attend d’un chef d’Etat. Malheureusement, il ajoute le conflit à la crise.


Les commentaires sont fermés.