06/11/2006
Laurent Fabius : "Mon combat, c'est pour une gauche d'alternance, à la fois de résistance et de changement"
"L'orientation que j'incarne est la bonne": dans un entretien accordé à l'Associated Press, le candidat à l'investiture socialiste pour la présidentielle Laurent Fabius dit sa "confiance" à deux semaines du premier tour du vote des militants. Face au "blairisme des années 1990" et à la "social-démocratie classique" portés selon lui par Ségolène Royal et Dominique Strauss-Kahn, il défend sa vision "moderne" d'un "socialisme des années 2000" et son "combat" pour une "gauche d'alternance, à la fois de résistance et de changement".
Croyez-vous pouvoir vous imposer au second tour de la primaire du PS et battre Ségolène Royal, dont certains jugent qu'elle marque le pas? Quel est votre poids au PS et pesez-vous plus lourd que Dominique Strauss-Kahn que d'aucuns présentent comme le "deuxième homme" ?
La logique d'un vote démocratique, c'est un scrutin à deux tours. Les 16 et 23 novembre prochains, les militants diront ce qu'ils souhaitent, pour les socialistes et pour la France. J'ai confiance. Parce que je suis soutenu par une base solide et mobilisée au sein du parti. Parce que ma candidature prolonge les choix que j'ai portés depuis 2002 pour la laïcité et le rassemblement de la gauche, contre l'opposition molle et la dérive libérale de l'Europe et qui garantissent le rassemblement des forces de gauche.
Les débats ont commencé à faire bouger les lignes. De nombreux militants se retrouvent dans ces combats, ainsi que dans ma vision du socialisme et du Parti socialiste. Non qu'ils se découvrent subitement "fabiusiens"! Je ne le leur demande d'ailleurs pas. Mais sur le fondement d'une analyse politique, ils considèrent que l'orientation que j'incarne est la bonne. Cette ligne, c'est celle d'une gauche décomplexée.
A vous entendre, Ségolène Royal serait un clone de Tony Blair, DSK le nouveau Gerhard Schröder et vous-même l'héritier de François Mitterrand autour d'une ligne de "gauche décomplexée". Qu'est-ce qui vous différencie fondamentalement, selon vous, de vos deux camarades ?
Je n'ai pas attendu 2006 pour me réclamer de la démarche de François Mitterrand. Celui-ci était porteur de deux exigences: le rassemblement de la gauche et le vrai changement. Je m'inscris dans cette filiation. Mes deux camarades possèdent des talents certains mais ils se réclament davantage l'une du blairisme avec régionalisme, l'autre de la social-démocratie classique. Ces choix sont respectables, mais ils ne correspondent ni à notre projet, qui est socialiste, ni au monde d'aujourd'hui, qui est dévoré par le marché et la recherche du profit maximum à court terme.
Par exemple, quand des fonds de pension à l'autre bout du monde exigent d'une entreprise et de ses salariés un retour sur investissement de 12% alors que le carnet de commandes n'augmente pas au-delà de 3%, il faut autre chose qu'un slogan ou un compromis bienveillant pour inverser la tendance. Il faut une volonté politique et une résistance de la puissance publique.
Quand je dis: "augmentation du Smic de 100 euros", on me répond: "les partenaires sociaux en décideront". Quand je défends l'école publique et laïque, on me rétorque "autonomie de recrutement par les chefs d'établissement" -autrement dit fin du statut national des enseignants- ou "dynamitage des universités" -donc privatisation. Quand je dis Etat fort et efficace face au marché, on me dit "le contrat plutôt que la loi" ou bien "la région y pourvoira". Quand je dis "République parlementaire nouvelle", on m'oppose des "jurys de surveillance des élus" ou le "régime présidentiel".
Ma différence, c'est de défendre et d'enrichir notre projet. Ma conviction, c'est que l'on ne pourra l'emporter qu'en rassemblant la gauche. Mon combat, c'est pour une gauche d'alternance, à la fois de résistance et de changement. Le débat maîtrisé que nous avons entre nous commence à lever le voile sur des zones d'ombres. La lumière qui perce au sein du PS est un atout pour mes idées.
Vos deux compétiteurs disent incarner le renouveau. D'autres jugent votre discours "archaïque". Que répondez-vous à ceux qui vous accusent d'être l'homme du "passé" ?
Les mêmes qui me reprochent d'être dans le paysage depuis longtemps expliquent à présent qu'ils jouaient un rôle clef aux côtés de François Mitterrand dès 1981. Avoir de l'expérience et en tirer toutes les leçons, c'est utile. Parce que j'ai beaucoup réfléchi à ce que nous ont dit nos électeurs le 21 avril 2002, je ne me suis pas trouvé en porte-à-faux avec eux le 29 mai 2005 lors du référendum européen.
Penser, comme c'est mon cas, que nous avons face à nous des défis nouveaux qui appellent des réponses nouvelles, mais sans renier nos fondamentaux de gauche, c'est être non pas archaïque mais moderne. La crise écologique, la mondialisation financière, le capitalisme actionnarial, l'Europe à 27: ce sont autant de réalités que la social-démocratie n'avait pas prévues. Le blairisme des années 1990 ne permet pas de les affronter. Moi, je suis pour un socialisme des années 2000. Nos propositions ne sont pas archaïques, elles sont volontaristes. Notre projet présente à la fois des mesures immédiates pour répondre à l'urgence sociale et des engagements de long terme pour construire l'avenir.
Ce que je trouve archaïque, c'est d'expliquer que l'avenir, ce serait toujours moins de protection sociale, des salaires qui stagnent, des services publics qui régressent, un Etat qui s'efface, une laïcité qui recule, une Europe qui s'élargit indéfiniment sans harmonisation fiscale et sociale. Cela, c'est le XIXe siècle ou le XXe, pas le XXIe siècle!
Vous n'avez guère ménagé Ségolène Royal. Si elle était investie par les militants le 16 ou le 23 novembre, craignez-vous qu'elle n'ait pas le "cuir" assez "dur", comme dit DSK, pour affronter le candidat de l'UMP et qu'elle s'essouffle en pleine campagne présidentielle ?
Je me refuse à ce genre de commentaires. Ce qui m'importe, c'est la volonté et la ligne politique. La volonté suppose de ne pas dire une chose, puis son contraire le lendemain pour essayer de revenir dans les clous. Quant à la ligne politique souhaitable, à mes yeux elle est claire: pour affronter la droite, le PS doit être solidement ancré à gauche. Qui peut sérieusement penser que l'on triomphera de Nicolas Sarkozy en lui empruntant ses thèmes?
Vous vous voulez "le" candidat du projet du PS, que vous promettez d'appliquer. Il a parfois été jugé un peu terne et manquant de souffle. Comment comptez-vous lui donner des couleurs un peu plus personnelles ?
Ce projet, avec d'autres, je l'ai inspiré et j'ai contribué à sa rédaction. J'y retrouve donc des idées auxquelles je tiens, comme la revalorisation du pouvoir d'achat, l'amélioration des conditions de logement ou la République parlementaire nouvelle. Aucun de ces trois thèmes ne me paraît terne! Ma démarche est de l'enrichir. C'est le sens des sept engagements que j'ai rendus publics dès la fin du mois d'août et que vous trouverez sur mon site Internet (http://www.laurent-fabius.net).
Quatre exemples.
1) Notre projet propose de porter le Smic à 1.500 euros avant la fin de la législature. Je m'engage à l'augmenter de 100 euros dès l'été 2007. 2) En matière de logement, notre projet veut renforcer la mixité sociale. Je propose par conséquent de donner au préfet un pouvoir de substitution aux maires dans les communes anti-mixité sociale en général dirigées par des équipes de droite. 3) Notre projet insiste sur l'écologie: je propose que le ministre en charge de l'écologie soit le numéro deux du prochain gouvernement et qu'une loi-programme écologique fixe sur cinq ans nos objectifs chiffrés dans ce domaine. 4) Enfin, en matière institutionnelle, notre projet souhaite une profonde réforme des institutions. Je m'engage à consulter le peuple dès septembre 2007 par référendum pour mettre en oeuvre cette République parlementaire nouvelle.
Le projet du PS, dont vous vous faites le champion, coûterait selon les estimations du parti 49 milliards d'euros sur cinq ans. Vous l'avez vous-même enrichi en proposant par exemple de faire couvrir par la "Sécu" la dépendance des personnes âgées et handicapées. Le PS a admis qu'il faudrait revenir sur les baisses d'impôt votées par la droite et vous avez reconnu que les Français devraient faire des efforts. Lesquels?
Nous avons pris soin de chiffrer nos propositions et de préciser comment nous les financerons. Contrairement à la droite et dans la fidélité à la démarche que nous avions engagée avec Lionel Jospin, nous souhaitons maîtriser notre niveau d'endettement lors du prochain quinquennat. L'apport de la croissance sera évidemment décisif. Il faudra aussi revenir sur les baisses d'impôts injustes de la droite: ce sera l'objet du collectif budgétaire de l'été 2007. Je propose, en outre, de dégager des marges de manoeuvre en revenant sur les allégements de charges largement inutiles actuellement accordés aux plus grandes entreprises.
Sans baisser la garde, il faudra remettre à plat nos dépenses militaires et européaniser davantage nos équipements. S'agissant des efforts, je pense que les grandes entreprises bénéficiaires et les plus hauts revenus devront être sollicités. En tous les cas, pas question de suivre la méthode Chirac-Raffarin-Villepin-Sarkozy: demander tous les sacrifices aux foyers modestes et multiplier les cadeaux pour les plus aisés. Je veux une France forte et solidaire. Forte parce que solidaire. Chacun devra y contribuer.
00:20 Publié dans Arch. désignation 2006 | Lien permanent | Envoyer cette note |
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